J’ai toujours eu du mal à adhérer aux grosses gueules du rock triomphant des 70s. Pour pas mourir conne, j’ai quand même bouffé mes classiques, lu Lester BangsNick Kent et toute la smala. Parfois j’ai ri, parfois je me suis profondément fait chier, parfois je me suis brutalement énervée. C’était l’histoire d’une injustice qui n’avait pas encore de mots dans ma tête, juste un sentiment dégueulasse qu’on allait me la faire à l’envers.

J’ai tout de suite compris que j’allais pouvoir m’asseoir sur la rébellion tant promise. Même là-bas, faut pas dépasser du cadre. 

Je n’ai lu les travaux de rock critic femmes, comme Ellen Willis, que sur le tard. Première journaliste musique majeure du New Yorker dans les années 60, elle ne s’est pourtant vu offrir une publication regroupant tous ses articles, dans l’ouvrage intitulé Out of The Vynil Deeps qu'en 2011, cinq ans après sa mort. Une autre de ses contemporaines, Lillian Roxon, connue pour être dans le giron de Warhol, sort quant à elle son Rock Encylopedia, une première du genre. C’est un tel succès que le livre passe à l’impression à trois reprises sur la simple période des premiers six mois de sa sortie. Pourtant, cet ouvrage est aujourd’hui dans les limbes de l’édition depuis la mort de son autrice, en 73.

Il faudra attendre 2015 pour qu’une autre rock critic compile son travail à la manière de ses aînées, The First Collection of Criticism by a Living Female Rock Critic, par Jessica Hopper (connue pour ses écrits dans Pitchfork et Spin). Le titre, légèrement foutage de gueule, se veut une provocation frontale sur le désert des rock critics femmes dans le paysage actuel. Il faut dire qu’une fois passée les figures du genre, WillisRoxon ou encore Caroline Coon (très investie dans la scène punk londonienne des années 70), le manège arrête sa tournée avec une certaine rapidité. L’anthologie la plus récente et la plus complète sur un sujet autour de l'histoire du rock (et cette fois-ci, féminin), Rock she wrote, par Evelyn McDonnell et Ann Powers, date de 1995. 

On pourrait s’interroger sur ce manque pendant des heures. Pourquoi la gloriole colle aux tripes des hommes mais pas à celles des femmes? Cette espèce de starification de la bite, basée sur celui qui s’enfilera le plus de coke dans les narines. Live fast, die young. Espèce de credo premier prix pour un masculinisme blanc dégoulinant de clichés. 

Kathy Miller, la protégée de Roxon, se rappelle d’un échange surréaliste avec un rédac chef réclamant une fellation pour publier son article sur les Who. C’était dans l’ordre des choses: une femme n’est qu’une groupie qui se doit d’être à disposition des envies des hommes et certainement pas là pour construire une histoire où elle se doit de rester en marge. 

Une vision assez éloignée de la libération prônée par le rock, désespérément conservatrice quand il s’agissait des femmes. 

Pourtant, croire que ce petit monde se sclérose aujourd’hui autour de quelques noms est une erreur. L’histoire de la critique rock au féminin est une réalité qui évolue et s’organise autour de questions autrefois réduites à néant, intégrant les notions de féminisme, de race et de genre. Pour l’exemple, l’essai de Mimi Thi NguyenRiot Grrrl, Race, and Revival va dans ce sens et apporte un éclairage nouveau sur l’histoire du rock  et des musiciennes plus particulièrement par ce biais. 

Notre panthéon est rempli de Christgau ou encore de Klosterman. Peut-être qu’il est temps d’y rajouter maintenant d’autres noms qui ont aussi contribué à la construction de l’histoire du rock. Parce qu’elles sont là, et qu’elles aussi ont apporté leur pierre à l’édifice. 

Kandia Crazy Horse, c’est l’âme du southern rock. Plume régulière du Village Voice, elle a également écrit l’ouvrage Rip It Up: The Black Experience in Rock and Roll, qui remet en perspective l’héritage des musiciens noirs dans le rock.

Holly George-Warren, qui, dès la fin des années 70, a écumé les scènes underground d’East Village avant de devenir membre du groupe punk Das Furlines. Elle écrit pour des fanzines, avant d’être nommée éditrice de Rolling Stone Press où elle sortira The Rolling Stone Book of women in Rock: Troubl Girls, en 97. 

On peut aussi citer Vivien Goldman, aka the punk professor, connue pour avoir posé les premiers mots sur les mouvement punk et raggae dans les pages du NME et du Melody Maker. Spécialiste de Bob Marley (elle a été son attachée de presse chez Island Records), elle a également écrit une émouvante tribute pour Poly Styrene publié dans Village Voice qui reste encore aujourd’hui sans doute l’un de ses meilleurs papiers.

Du côté des sixties, il est important de citer Lisa Robinson, qui a fait ses premières armes au sein de Creem, du NME et du New York Post où sa collection d’interviews des plus grandes rock stars de l’époque est longue comme un jour sans pain. Elle est aussi l’une des rares personnes à avoir interviewé Freddy Mercury à la télévision, en 1984 et se payait le luxe d’accompagner les Rolling Stones en tournée dans les années 70. 

Sara Marcus, quant à elle, est la voix ultime du riot grrl 90s avec son ouvrage culte: Girls to the Front: The True Story of the Riot Grrrl Revolution, à posséder dans sa bibliothèque. 

A.C. Rhodes, qui a lancé en 2007 rockcritics.com, une ressource inestimable pour toute scribouilleuse en devenir.

Sylvie Simmons, vieille garde du magazine Mojo et bible incontestée des 70s. L’une des rares à son époque à avoir réussi à intégrer le cercle très fermé des rock critic sur lesquels on devait compter. A lire, sa bio sur Serge Gainsbourg, Pour une poignée de gitanes.

Jaan Uhelszki, co fondatrice du magazine Creem, et qu’on a pu retrouver régulièrement à partir des années 80 dans l’émission sur VH1 Behind the Music. On peut la retrouver dans plusieurs publications telles que RelixRolling Stone ou Uncut.

Deena Weinstein est un peu la prof de fac dont on a toujours rêvé: docteure en sociologie le jour (où on étudie pêle-mêle en classe FoucaultHarry Potter et l’art de la gniole), elle se transforme en spécialiste de heavy metal une fois le soir tombé. A lire, son Heavy Metal: The Music and its Culture.